Splice et MIDiA dévoilent les tendances du marché de la musique en 2026. Ce rapport explique l’impact de l’Afro House et de l’IA sur la création musicale.
Nous nous trouvons à un véritable tournant pour l’industrie musicale mondiale, où les paradigmes établis s’effacent au profit d’une complexité sans précédent. Le rapport « Sounds of 2026 », fruit de la collaboration entre Splice et MIDiA Research, souligne que « le goût est devenu si fragmenté que la culture dominante est remplacée par des habitudes d’écoute hautement diversifiées ».
Cette mutation profonde se traduit par une « fusion des styles musicaux à travers les genres et les scènes », rendant la tâche de suivre les courants artistiques presque impossible pour un observateur unique.
Le jeu de données de Splice agit désormais comme un « baromètre de l’état de la musique aujourd’hui », révélant que les tendances majeures ne touchent désormais qu’un sous-ensemble spécifique de la population mondiale.
Dans ce contexte, les créateurs deviennent les prescripteurs les plus influents, dictant des micro-tendances qui se déploient en temps réel à l’échelle du globe. L’année 2025 a ainsi posé les jalons d’un monde où « les plus grandes tendances atteignent un sous-groupe de personnes », marquant la fin définitive du monopole des genres monolithiques sur les ondes internationales.
Cette fragmentation est particulièrement visible dans les choix des producteurs, qui délaissent les schémas classiques pour explorer des territoires sonores hybrides, portés par une accessibilité technologique qui a « pratiquement abattu les barrières qui existaient autrefois pour faire de la musique ».
Pour les professionnels de la musique, cette nouvelle ère exige un niveau de compétence et d’originalité supérieur, car « il y a un nombre croissant de musiciens qui sont également des instrumentistes et des producteurs talentueux ».
Selon le producteur Julian Bunetta, la transition actuelle marque « le début d’un virage vers de nouveaux sons et de nouveaux artistes pour une nouvelle génération ». Cette évolution s’accompagne d’un changement de mentalité radical : « tout le monde vole à tout le monde dans le bon sens ! ».

La fluidité des échanges mondiaux fait qu’aucun secret de production ne reste caché assez longtemps pour ne pas être réapproprié. Ce constat de fragmentation globale ne signifie pas pour autant un affaiblissement de la créativité, mais plutôt une démocratisation où « la hiérarchie s’est un peu fissurée », permettant à de nouvelles voix de briser les barrières des anciens « gardiens du temple ».
L’industrie entre donc dans une phase où l’intentionalité et l’identité artistique reprennent le dessus sur le simple accès à des équipements coûteux. Les albums redeviennent des pièces maîtresses car, malgré la réduction générale des temps d’attention, « les gens veulent toujours des œuvres complètes ». Ce renouveau de l’album est une victoire pour les producteurs qui « pensent en mondes, et pas seulement en singles ».
Le raz-de-marée de l’Afro House
L’une des révélations les plus frappantes de l’analyse menée concerne la trajectoire fulgurante de la musique électronique. « Le genre House est passé de la 5ème place des genres les plus téléchargés en 2023 à la 2ème place en 2025 ». Cette montée en puissance est intrinsèquement liée à l’essor de l’Afro House, désigné comme le « Son de l’année ».
Ce style, qui a vu ses téléchargements exploser de « 778 % en un an » , a généré à lui seul environ « 70 % de la croissance de la House cette année ». Le succès de l’Afro House réside dans sa capacité à mélanger les « rythmes africains avec des éléments électroniques d’une manière qui crée quelque chose de spirituel, d’enraciné et de global à la fois ».
Pour Ms Mavy, fondatrice d’Afroplug, cette musique transcende les frontières en offrant un « soulagement grâce à un mélange d’instrumentation organique, de voix soul et de rythmes locaux de tout le continent ».

Cette tendance lourde a permis à la House de réintégrer le courant dominant grâce à un style « décontracté et mélodique ». L’Afro House a bénéficié de l’ouverture faite par l’Amapiano, ouvrant la voie à une curiosité accrue pour les productions issues du continent africain.
Parallèlement, la « Melodic House a crû de 275 %, atteignant 3,2 millions de téléchargements ». Cette appétence pour des sonorités plus riches témoigne d’un virage vers l’authenticité culturelle. Comme l’indique le producteur AMÉMÉ, « l’Afro House sera toujours culturelle, mais il est possible pour la culture de s’étendre ».
Cette mondialisation du son africain ne se limite pas aux dancefloors occidentaux ; elle a trouvé un écho massif dans la région WANA (Asie de l’Ouest et Afrique du Nord), où des centres comme Istanbul et Dubaï sont devenus des importateurs clés. « Istanbul est la ville majeure à la croissance la plus rapide pour Splice, l’Afro House ayant joué un rôle déterminant dans cette progression ».
Le producteur ISS 814 souligne que dans un monde dominé par les machines, « l’Afro House est la nouvelle touche humaine ». L’avenir du genre semble déjà se dessiner vers de nouvelles structures rythmiques, certains prédisant que le « three-step est l’avenir de l’Afro House ».
Cette dynamique prouve que les auditeurs recherchent désormais « des connexions plus profondes avec des sons organiques ». L’Afro House n’est pas qu’un phénomène passager, mais le reflet d’un « changement de la demande mondiale » pour une musique qui « se ressent plus qu’elle ne se touche ».
La résilience du Hip-Hop
Malgré la montée en puissance de la House, le Hip-Hop conserve sa couronne en tant que « genre le plus téléchargé sur Splice pour la troisième année consécutive ». Cependant, le genre traverse une phase de transition majeure. « Les sons qui ont dominé la décennie précédente s’écartent pour laisser place à une nouvelle garde ».
La Trap reste le sous-genre dominant avec plus de 33 millions de téléchargements, mais sa croissance ralentit, passant de « 4,71 % en 2024 à 2,84 % en 2025 ». Ce ralentissement est compensé par l’émergence de styles plus radicaux.
Le « Rage », un sous-genre de la Trap apparu à la fin des années 2010, est en pleine ascension avec une « croissance de 106,33 % en 2025 ». Cette progression fait du Rage le sous-genre du Hip-Hop dont la croissance par téléchargement est la plus rapide.
Le rapport souligne également un fort courant nostalgique, avec une résurgence des tendances des années 90 et des années 2000. « Le Boom Bap et le Pluggnb ont connu certaines des croissances de téléchargements les plus importantes ». Le Boom Bap a notamment progressé de plus de 20 %.
Cette tendance rétro est particulièrement visible dans le comportement des utilisateurs qui téléchargent le plus de sons Hip-Hop, le pack de samples le plus prisé étant « Reconnecting – Hanz x Semor Vol. 5 », inspiré de l’esthétique Y2K.
New York, berceau du Hip-Hop, illustre parfaitement ce retour aux sources avec une augmentation des téléchargements de Boom Bap supérieure à « 60 000 par rapport à l’année précédente ».
Cependant, le rapport note également que « la Drill a connu une forte baisse, sortant du top 10 des recherches par genre ». Pour autant, tout n’est pas perdu pour ce style puisque sa variante influencée par le R&B, le « Sexy Drill », est désignée comme la recherche de genre à la croissance la plus rapide.
Le Hip-Hop de 2026 est donc une culture en flux, où les créateurs « repoussent les limites en intégrant des sonorités issues de l’Afro House ou de la Country ». Cette innovation permanente montre que même si le Hip Hop évolue au-delà de la Trap, ses fondations restent assez solides pour influencer l’ensemble de la production musicale mondiale pendant encore des années.
La fragmentation du genre est en réalité son moteur de survie, lui permettant de se régénérer via des scènes souterraines et des hommages historiques.
L’urgence du Speed Garage et de la Hard Techno
Une autre mutation structurelle majeure identifiée par MIDiA Research est l’accélération du tempo des productions électroniques. Le « Speed Garage », avec une « croissance annuelle de 628 % et plus de 3 millions de téléchargements », incarne cette nouvelle urgence.
Ce style, caractérisé par des « basses wobbly, des percussions 2-step et des voix découpées », est porté par une nouvelle génération de producteurs tels que Sammy Virji, dont l’influence est jugée prépondérante. Le Britannique a vu son audience exploser, notamment grâce à des collaborations de haut niveau avec Skrillex et Fred again…

Le succès du Speed Garage repose largement sur une stratégie marketing visuelle, où « les snippets de sets de DJ sur TikTok et Instagram agissent comme des points d’entrée accessibles pour les nouveaux fans ».
Plus de « 35 % des abonnés Instagram de Sammy Virji ont été ajoutés en 2025 seulement », illustrant l’impact massif de la culture du « show, don’t tell ». Ce renouveau est décrit comme une recherche de « bonnes vibrations, d’énergie infectieuse et de FOMO maximal ».
Le Speed Garage n’est pas un cas isolé dans cette mouvance « Up-tempo ». Le rapport signale une progression à trois chiffres pour plusieurs genres rapides : la « Hard Techno (+41,52 %) », le « Jump up DnB (+114,21 %) » et la « Hard Dance (+134,15 %) ». Ces styles cumulent des millions de téléchargements, suggérant une « demande globale pour une musique de danse plus rapide ».
Pour le producteur IsGwan, cette intensité est primordiale pour « capter l’attention et trancher dans un monde où l’attention est rare ». Ce dernier estime d’ailleurs que nous n’en sommes qu’à la moitié du chemin de ce que le Speed Garage peut atteindre dans les prochaines années.
Il est intéressant de noter que ce mouvement a trouvé un écho particulier en Australie, avec des villes comme Sydney, Melbourne et Brisbane figurant dans le top 15 mondial pour le genre. Gavin Foord, producteur chevronné, confirme que l’excitation revient lorsque « la nouvelle génération, qui n’était pas là à l’époque, entend ces sons et en crée sa propre version ».
Le futur de l’Up-tempo s’annonce donc comme un terrain de jeu intergénérationnel où l’énergie brute prime sur la complexité de production, suivant le mantra « moins c’est plus, gardez cela simple et ne surproduisez pas ».
Une nouvelle géographie des sons
La carte mondiale de la création musicale se redessine avec l’émergence de nouveaux pôles d’influence. Si les « États-Unis restent le premier marché de Splice », New York se distingue avec la plus forte croissance annuelle parmi les villes américaines (+8,75 %). Cette vitalité new-yorkaise est portée par un paradoxe : une hausse équivalente des téléchargements de House et de Hip-Hop.
Cependant, c’est hors des frontières américaines que les changements les plus radicaux s’opèrent. « Séoul est clairement le premier marché en dehors des États-Unis », mais la région WANA (Asie de l’Ouest et Afrique du Nord) connaît une ascension fulgurante en termes de taille et d’influence.
La Turquie et Israël font désormais partie du top 10 des nations dont la croissance est la plus rapide sur la plateforme. « Istanbul est la ville majeure à la croissance la plus rapide pour Splice », avec une augmentation de plus de 35 % des téléchargements.
Cette poussée régionale est directement corrélée à la tendance mondiale de l’Afro House. Le cumul des téléchargements dans les grandes villes de la région WANA (Istanbul, Tel Aviv et Dubaï) en fait « le plus grand marché pour l’Afro House en 2025, après Los Angeles et New York ».

Bien que la région ne soit pas encore le plus grand marché global en volume, elle est devenue « l’une des plus influentes pour propulser le son de l’année vers le sommet ». Cette influence s’explique par une affinité culturelle profonde ; comme le note AMÉMÉ, les rythmes de l’Afro House résonnent naturellement avec les percussions de la musique arabe. « La culture du Moyen-Orient est si passionnée », ce qui laisse présager une expansion encore plus massive dans les années à venir.
D’autres centres urbains comme Austin, Tampa et Miami aux États-Unis, ou Sydney, Berlin et Amsterdam à l’international, affichent des croissances à deux chiffres. Cette décentralisation de la création signifie que les sons locaux peuvent désormais devenir globaux instantanément, transformant chaque ville en un laboratoire potentiel pour la prochaine micro-tendance mondiale.
L’IA et le retour de l’authenticité « Bedroom »
La technologie, et plus précisément l’Intelligence Artificielle (IA), est au cœur des préoccupations des producteurs pour 2026. L’IA est perçue comme une « épée à double tranchant » qui « ouvre des opportunités pour quiconque possède un ordinateur portable ou même un téléphone ».
KSHMR souligne que l’IA peut être un « outil collaboratif très puissant, permettant de fabriquer ses propres samples et de construire sur ses idées ». Par exemple, elle permet d’écrire une mélodie et de l’entendre instantanément interprétée par un chœur, une ressource autrefois inaccessible pour la plupart.
Cependant, le revers de la médaille est que n’importe qui, avec une simple commande textuelle (prompt), peut créer des contenus qui égalent presque la qualité des professionnels. Cette réalité pousse la « véritable identité artistique à revenir au premier plan ». En réaction à l’omniprésence des machines, on observe une demande accrue pour des « sons plus organiques » et une esthétique plus imparfaite.
Cette quête de l’humain favorise l’explosion du « Bedroom Pop », dont les téléchargements ont bondi de « 297 % en 2025 ». Ce genre se définit par une « recherche de l’expression de soi vulnérable et honnête, où l’authenticité DIY est valorisée par rapport aux règles de genre strictes ».
Pour le producteur YEEK, « la chambre est un lieu sacré où l’on est soi-même, ce qui rend la création illimitée ». L’imperfection est ici vue comme une force : « l’imperfection permet la sérendipité ». Le rapport note également que « l’Indie, l’Indie Rock et le Shoegaze connaissent des croissances à deux ou trois chiffres ».

En conclusion, l’année 2026 s’annonce comme une période où la technologie et l’humain s’affrontent et collaborent. Les prédictions indiquent que « les tendances musicales continueront de se diversifier et de se fragmenter ».
La musique Dance va s’envoler dans le mainstream pour répondre au besoin de « lâcher prise », tandis que les auditeurs chercheront refuge dans des éléments organiques pour compenser une vie façonnée par la technologie. Le futur appartient à une nouvelle classe de stars capables de cultiver des fans en ligne tout en conservant une « authenticité brute ».












