Daft Punk. © David Black
© David Black

DOSSIER. Daft Punk : la construction d’un mythe « Made in France »

Publié le 26 février 2026

Cinq ans après leur séparation, nous republions ce dossier du n°28 : comment Daft Punk a transformé une effervescence locale en une marque planétaire : la French Touch.

« We Give a French Touch to House ». Cette maxime d’Éric Morand, cofondateur du label F Communications aux côtés de Laurent Garnier, gravée derrière une veste au début des années 90, sonne le début de ce qui deviendra la French Touch : une scène, un style, une marque de fabrique, voire une marque tout court, bientôt apposée sur l’ensemble du spectre des produits made in France. Est-ce un hasard si c’est également au dos d’un bombers que s’affiche, en 1997, le logo des Daft Punk sur la pochette d’Homework, devenu la pierre angulaire du genre ?

Quand les deux robots accouchent de ce premier long-format, la scène électronique française fait déjà parler d’elle. Laurent Garnier a ramené de Londres les sonorités acid house, qu’il distille dans les premiers temples du clubbing que sont le Rex Club et l’An-Fer, et a fondé F Communications dès 1994.

Son complice Ludovic Navarre, alias St Germain, infuse quant à lui les sons de Détroit et de Chicago dans un bain jazz. Philippe Zdar et Étienne de Crécy triturent les samples soul et les boucles house au sein de Motorbass. Bob Sinclar donne les premières touches de la disco house à la française sur son label Yellow Productions. Viendront bientôt s’ajouter Air, Cassius, Dimitri From Paris et bien d’autres…

L’ébullition de la révolution Homework

Cette effervescence artistique place la scène électronique française sur la carte internationale pour la première fois depuis les expérimentations de Jean-Michel Jarre, quinze ans plus tôt. Les musiques américaines, de la techno à la funk et de la house au jazz, sont passées au filtre du sampling, caractéristique des productions françaises de l’époque, avec une totale liberté permise tant par l’émulation entre artistes fréquentant le même petit milieu que par les procédés artisanaux de création et de diffusion.

À ce petit jeu, les jeunes Daft Punk sortent déjà du lot, en duo comme au sein de leurs labels respectifs : Roulé pour Bangalter, Crydamoure pour De Homem-Christo.

Après la vague d’excitation suscitée par les singles Da Funk et Rollin’ & Scratchin’, les deux producteurs sont définitivement propulsés têtes de gondole de cette nouvelle scène à la sortie d’Homework, qui s’écoule à près d’un million d’exemplaires dans les deux années suivant sa parution.

« La sortie d’Homework en 1997, le premier album de Daft Punk, a été une révolution. Pour les puristes, le fait qu’un groupe électro signe sur une major a été considéré comme une trahison. Pour moi, il s’agissait d’un bond en avant. Ce disque a créé une dynamique collective incroyable, une certaine magie », se souvenait en 2015 Pedro Winter, premier manager du duo et patron d’Ed Banger Records, dans Télérama.

Le trait d’union entre rave et radios

Le trait d’union que trace l’album entre les sonorités rave les plus rêches et les rondeurs de la funk, entre le clubbing et les radios, devient l’une des marques de fabrique du duo qui incarne déjà le son de cette scène française en pleine ébullition.

En 1997, année de sortie d’Homework, la presse étrangère pose pour la première fois l’étiquette French Touch sur ce mouvement. Du milieu des années 1990 au début des années 2000, l’électro à la française règne sur le paysage électronique et offre de nombreux albums devenus depuis des classiques.

Acclamé pour Boulevard en 1995, St Germain est débauché par le mythique label de jazz Blue Note, chez qui il connaîtra un succès international avec l’indémodable Tourist six ans plus tard, ce qui en dit long sur le chemin parcouru par la French Touch…

Prémices de la pop

Si le Moon Safari d’Air (1998), le 1999 de Cassius ou le United de Phoenix connaissent tous un destin international, l’apogée de la French Touch arrive en 2001 avec la sortie du deuxième album des Daft Punk, Discovery.

Le duo y développe sans ambages les prémices du son pop que l’on pouvait déjà déceler dans Homework, y ajoutant une bonne dose de glam et de mélodies épiques, donnant naissance à une ribambelle de classiques : One More Time, Aerodynamic, Harder, Better, Faster, Stronger, Digital Love… Des morceaux d’une puissance fédératrice singulière, que Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo incarnent, pour la première fois, sous leurs costumes de robots.

Vertement reçu à sa sortie par les puristes de l’électro, qui accusent le duo d’avoir bradé l’esprit club sur l’autel de la pop music globalisée, Discovery s’avère être l’une des œuvres les plus marquantes de ce début de millénaire, tant par la puissance de ses titres que par le soin accordé à l’univers visuel qui y est associé.

L’apogée Discovery

Pour le grand public, la French Touch est désormais définie par cette house filtrée matinée de disco et surplombée de voix pop et de synthés tranchants comme des guitares. Elle devient alors indissociable des deux robots qui en sont l’incarnation ultime.

Si Discovery est perçu par beaucoup de producteurs comme l’apogée de la French Touch, il est pour d’autres le signal que cette scène est arrivée à son point de rupture.

Underground par essence, l’écosystème électronique délaisse alors les explorations luxuriantes initiées par les Français — devenues trop connotées et commerciales — pour revenir au minimalisme d’une techno pur jus.

L’incarnation d’un sceau de qualité mondial

Ce fut un coup d’arrêt provisoire : les sonorités typiques des Daft Punk influenceront bientôt une nouvelle génération de producteurs qui viendront y apporter leurs influences métal ou hip-hop au sein d’Ed Banger Records, label fondé en 2003 par un ancien collaborateur du duo casqué, Pedro Winter.

Plus de deux décennies plus tard, l’expression « French Touch » est toujours aussi populaire à travers le monde. Reprise par certaines grandes marques, elle sonne avant tout comme le sceau de qualité dont tous les artistes français, principalement électroniques, bénéficient lorsqu’ils se développent à l’étranger.

De Los Angeles à Tokyo, de Londres à Sydney, la French Touch est une marque prestigieuse qui évoque immédiatement la digne lignée des producteurs s’étant directement inspirés de la folle réussite des Daft.

Par Nicolas Gal et Ludovic Rambaud

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