À l’occasion du cinquième anniversaire de la séparation des Daft Punk, nous replongeons dans nos archives avec cet entretien d’Éric Chedeville, pilier de l’ombre de la French Touch.
Pendant vingt ans, Éric Chedeville a collaboré étroitement avec Guy-Manuel de Homem-Christo. Dès le milieu des années 90, à l’époque des premières « teufs » et des balbutiements de la French Touch, jusqu’à la cocomposition du tube planétaire de The Weeknd, « I Feel It Coming », produit par Daft Punk, il a été aux premières loges. À la tête du label Crydamoure, qu’il a cofondé et dirigé avec Guy-Manuel jusqu’en 2003, Éric Chedeville est un témoin privilégié de l’effervescence qui a entouré le duo et, plus globalement, de la formidable réussite des producteurs de musiques électroniques français à l’échelle mondiale.
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Dès la fin des années 90, la presse britannique a employé l’expression French Touch pour désigner la nouvelle vague d’artistes électro français. Comment as-tu vécu cet engouement de l’intérieur ?
Pour ma part, l’aventure a commencé plus tôt, dès 1989-1990, avec les premières fêtes à Paris. En 1991, je me souviens de la soirée Space au Rex Club avec Laurent Garnier aux platines. Cela attirait une faune éclectique ; c’était encore peu fréquenté. J’avais le sentiment de participer à quelque chose de radicalement nouveau. Après quelques mois de fête sous acide, j’ai quitté mon premier métier (ndlr : il composait alors des musiques de films pour Marc Dorcel) et je me suis remis à fond dans les études pour devenir ingénieur du son.
La techno a été un vrai déclic. En 1994, j’ai créé un premier label, Pumpking, avec l’aide de Médéric, un ami dont la mère était la meilleure amie de celle de Thomas Bangalter… Cet ami avait d’ailleurs sorti un premier titre en 1991, produit par le père de Thomas (qui n’avait que 15 ans à l’époque). Nous étions installés dans des locaux désaffectés à Nanterre, qui nous servaient aussi à organiser des grosses teufs. C’est dans ce décor que Guy-Manuel et Thomas sont venus tester leur premier DAT (format de cassette audio Digital Audio Tape) pour la première fois.


de Guy-Manuel dès 1995
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Entre-temps, le phénomène techno avait pris de l’ampleur et les premières grosses raves se déroulaient à Paris, notamment au Palais de Tokyo. Guy-Man avait 19 ans, j’en avais 25. Fin 1995, après avoir été évincé de mon propre label Pumpking, Guy-Man est venu me voir pour que nous fassions du son ensemble. J’étais surpris car on m’avait taillé une mauvaise réputation, mais lui a cru en moi. Nous avons donc créé le label Crydamoure ensemble à l’automne 95.
Nous avons installé le studio à Neuilly, au dernier étage d’un immeuble. En réalité, le studio occupait la petite pièce et nous avions gardé la grande pour organiser des fêtes. À cette époque, nous nous connaissions tous, c’était comme une bande. Surtout, nous faisions la fête quatre à cinq jours par semaine. L’émulation était forte et c’est ce qui a donné naissance à la fameuse French Touch.
Tout le monde se fréquentait dans les soirées et les studios. En tant que compositeur-producteur, peux-tu nous expliquer s’il y avait une sorte de « recette » ou de « code » que vous vous partagiez ?
Thomas et Guy-Man se connaissaient depuis le collège. Il y avait aussi Gildas Loaëc, qui travaillait dans un magasin de disques rue de Rivoli (ndlr : avant de rejoindre l’équipe Daft Trax puis de fonder Kitsuné). Dès 1996, Pedro Winter a commencé à travailler avec eux. En parallèle des Daft, Guy-Man s’occupait de Crydamoure avec moi et Thomas était aux manettes de son label, Roulé. On faisait de la musique et des soirées non-stop.
Je ne crois pas qu’il y avait de recette. Tout ce que nous faisions était très artisanal. Notre set-up studio était minimaliste : une console de mixage Mackie 1202 première édition, un Roland S-760, un MiniMoog, un Juno-106, une TR-909 et quelques pédales d’effets… Nous enregistrions nos boucles sur DAT, que nous resamplions ensuite. C’était assez fastidieux.
Le concept consistait à créer des boucles qui n’étaient d’ailleurs pas parfaitement calées dans le temps à cause du procédé sur DAT, assez peu précis. À cette époque, pour faire de la musique techno, il suffisait d’un sampler et d’une 909. On sortait beaucoup de choses et on recyclait souvent des idées d’un morceau à l’autre. Par exemple, l’un des titres de la première sortie de Crydamoure, Holiday on Ice de Le Knight Club, ressemble au fameux Around The World des Daft car Guy-Man a travaillé sur Holiday au studio Crydamoure du lundi au mercredi avec moi et, le jeudi, il est allé chez Thomas…


Les labels Crydamoure, Roulé, Vulture et Fiat Lux étaient alors les symboles de la réussite des musiques électroniques « made in France ». Vous sentiez-vous intégrés à l’industrie musicale française ou plutôt en marge, comme des artisans indépendants portés vers l’export ?
On était totalement hors du marché, limite hors système, je dirais. On avait créé notre propre environnement avec notre savoir-faire, et on s’occupait de tout : de l’enregistrement à la fabrication, jusqu’à la distribution. Chaque sortie du label en vinyle se vendait à environ 50 000 exemplaires partout dans le monde. C’était une période très excitante.
Je me souviens, en 1997, de notre première WMC (Winter Music Conference) à Miami. On avait acheté une petite platine vinyle portative au Japon ; on jouait nos test-pressings avec ça, directement dans la rue. C’est de cette manière, en 1998, que le titre Music Sounds Better With You de Stardust a résonné en boucle dans tout le quartier d’Ocean Drive… C’étaient les meilleures années, avant que le marché de la musique ne s’effondre avec l’arrivée d’Internet et du piratage. On a mis fin à Crydamoure en 2003 car on ne voulait pas produire de pop et que nos vinyles ne s’écoulaient « plus » qu’à 7 000 exemplaires au lieu de 50 000. Cela nous a découragés et nous avons préféré arrêter le label à ce moment-là.

Il y a un vrai paradoxe entre le processus artisanal que tu décris et l’immense réussite commerciale qui a caractérisé certains artistes de votre bande d’amis, Daft Punk en première ligne…
Totalement ! Il faut savoir que les deux premiers albums des Daft ont été enregistrés dans la chambre de Thomas, sans aucune acoustique, sans enceintes de monitoring, à l’aide d’un simple ghetto-blaster et d’une table de mixage bas de gamme. Au commencement, le projet Daft Punk est vraiment de l’autoproduction avec une immense liberté. Ils ont eux-mêmes financé leur première tournée en 1997 et je peux t’assurer que les salles n’étaient alors qu’à moitié remplies. Ils ont investi tout leur argent dans ce projet.
Avec le temps et le succès, ils ont peu à peu glissé vers un autre processus ; ils se sont fait happer par l’industrie et le star-system, jusqu’à dépenser plusieurs millions de dollars pour la production de leur dernier album, Random Access Memories. Pour moi, le vrai tournant dans leur carrière, c’est le moment où ils sont partis aux États-Unis pour composer la bande-son de TRON: Legacy pour Disney.
Humainement, que retiens-tu d’eux après toutes ces années ?
Je les considère tous deux comme de très grands amis ; nous avons partagé vingt ans de vie professionnelle intense. Avec Guy-Man, les liens sont devenus extrêmement étroits, s’étendant même à nos sphères familiales. Il est le parrain de l’une de mes filles et nous sommes souvent partis en vacances ensemble. Dans le travail comme dans la vie, leurs personnalités étaient très contrastées : Guy-Man a toujours été en retrait, assez discret, tandis que Thomas a toujours été expansif et ultra-sociable.
Thomas est un véritable génie créatif doté d’un sens des affaires hors norme. À l’inverse, Guy-Manuel était plutôt du genre à ne pas ouvrir son courrier. Thomas a porté le projet à bout de bras pendant toute sa durée. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai été un peu choqué par leur vidéo d’adieu, Epilogue. Voir que c’est Guy-Man qui appuie sur le bouton pour faire exploser Thomas m’a interpellé. Dans mon interprétation personnelle, c’est un peu comme si Thomas lui faisait porter la responsabilité de leur séparation. Je pense que leur parcours exceptionnel a fini par leur faire perdre un peu pied. J’entends souvent qu’ils avaient instauré une « stratégie de la rareté ». Je ne le crois pas : c’est simplement que leur célébrité avait pris le pas sur leurs vies privées et qu’ils le supportaient mal.
Et ce, malgré leur anonymat… ?
Oui, l’épilogue démontre qu’ils étaient humains et vulnérables, au final. On aurait pu espérer un happy end, mais nous nous sommes retrouvés avec une conclusion plutôt glauque et triste. C’est d’autant plus frappant que, jusqu’ici, les Daft Punk n’avaient jamais véhiculé de violence ou de négativité dans leurs visuels ; ils avaient toujours fait preuve d’un grand sens de l’humour et d’un second degré permanent. Ils auraient pu mettre en scène leur séparation de manière plus lumineuse ; j’avoue avoir été perturbé par la tonalité de cette dernière vidéo.
Par rapport à l’univers visuel, est-ce quelque chose qu’ils ont imaginé dès leurs débuts ?
Avant de faire de la musique, Guy-Manuel travaillait comme illustrateur pour son père. Il a créé le logo Daft, puis le logo Crydamoure, avec une identité visuelle très forte. Quant à Thomas, c’est un grand passionné de cinéma depuis toujours, d’où l’aventure Electroma en 2006 et le fait d’avoir commandé un film d’animation (Interstella 5555) au créateur d’Albator, ce qui leur a d’ailleurs coûté plusieurs millions.
La plupart des producteurs phares de la French Touch sont encore en activité et ont une carrière prestigieuse en tant que producteur-compositeur-remixeur, en restant parfois dans l’ombre. Peu de gens savent que tu es le compositeur principal de « I Feel It Coming », par exemple. Peux-tu nous raconter l’histoire de ce tube ?
Pour ma part, je n’ai jamais cherché la célébrité. J’ai privilégié la composition musicale. J’ai toujours eu la conviction que la bonne musique ne vieillit pas et qu’il n’est pas utile de faire savoir que c’est toi qui l’as faite. Cela permet d’avoir une constance et une sincérité dans la démarche artistique, même si tu peux céder de temps en temps à quelques opportunités intéressantes pour le porte-monnaie.
J’ai écrit pour pas mal d’artistes en effet, que ce soit Sébastien Tellier ou Martin Solveig, puis il y a eu cette chanson pour The Weeknd, qui n’était pas prévue. « I Feel It Coming » s’est construit sur la maquette rythmique que Guy-Man avait produite pour ce qui allait devenir Starboy. J’ai enregistré les claviers par-dessus avec mon Memorymoog et une simple pédale de phaser. Je ne savais pas alors que ça donnerait naissance à un tel tube…
Par Nicolas Gal et Ludovic Rambaud












