Cinq ans après leur séparation, retour sur l’épopée des robots. De la techno brute aux sommets de la pop mondiale, l’analyse d’un mythe.
Début des années 90, la techno commence à se faire connaître dans la capitale. Les clubs comme le Rex et le Queen organisent les premières soirées en club autour de cette nouvelle tendance née à Détroit, qui commence à infuser dans les sphères noctambules des grandes villes européennes. Berlin avec le Tresor, Manchester avec l’Hacienda et Paris, qui suit donc le mouvement avec un ambassadeur de choix : Laurent Garnier. En marge du circuit club, les premières « teufs » voient le jour, la plupart du temps dans des hangars désaffectés. Le mouvement ne séduit pas grand monde en dehors des initiés et des « diggers ».
Parmi eux, de nombreux jeunes Parisiens d’une vingtaine d’années, dont beaucoup se sont rencontrés sur les bancs du lycée Carnot, dans le chic 17e arrondissement. C’est le cas de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, amis d’enfance, qui ont côtoyé plusieurs autres créatifs et acteurs majeurs de ce que les Anglais désigneront rapidement comme la « French Touch ». Certains disquaires spécialisés dans l’import deviennent rapidement les lieux de rendez-vous de ce petit monde, ainsi que les studios de Fréquence Gay (ancêtre de Radio FG), une radio située rue de Rivoli, non loin du Louvre. FG était alors la seule à diffuser de la techno sur les ondes FM et elle a rapidement contribué à valider le mouvement techno auprès d’une jeunesse de plus en plus large.

L’ascension brute
Les raves et autres « teufs » se multiplient alors d’une année à l’autre, jusqu’à devenir fréquentes en 1994, y compris dans des lieux aussi surprenants que le parc d’attractions Euro Disney… C’est d’ailleurs en allant jouer pour l’une de ces fameuses raves que le duo écossais Slam a rencontré pour la première fois le duo Daft Punk, par l’intermédiaire de leur disquaire attitré. Les productions du duo sont alors assez « brutes », dans un style techno assez industriel, de quoi séduire le label Soma, alors référence en la matière. Les premiers titres des Daft sont officiellement signés et donnent le top départ à leur discographie.
Nous sommes alors au milieu des années 90, c’est l’heure de gloire de la Dance Music et la mode des CD singles à forte valeur marketing. Ce contexte musical ambiant motive alors les producteurs comme les Daft à inventer de nouvelles recettes, quelque part entre techno et dance, avec une forte influence disco-funk, voire house, dans le groove. Pour ce faire, la plupart des projets d’alors puisent dans des disques de la Motown sortis à la fin des années 70. Ligne de basse, riff de guitare, gimmick, voix : la mode est alors au découpage et à la bidouille.
Ce savoir-faire commence à intriguer la presse spécialisée anglaise, qui commence à désigner certains projets d’artistes français comme « albums de l’année ». C’est le cas de Dimitri From Paris et son album Sacrebleu sorti sur Yellow, un jeune label porté par un certain Bob Sinclar. Ce dernier s’attire les faveurs de la presse britannique grâce à un personnage inspiré des films de Belmondo, présenté comme le vrai-faux Bob Sinclar.
Génie marketing
Les Français ont l’intelligence de brouiller les pistes et comprennent vite que l’imagerie et le marketing vont devenir la clé du succès des musiques électroniques. Etienne de Crécy, Alex Gopher et Julien Delfaud créent ainsi le projet Superdiscount, clin d’œil aux CD singles vendus dans les supermarchés, puis les Daft s’inspirent de la pochette du tube Supernature de Cerrone pour jouer avec un masque de chien dans leur premier clip, Da Funk. Guy-Manuel, illustrateur de métier, crée lui-même le logo Daft Punk et le logo de son label Crydamoure, au sein duquel on peut d’ailleurs détecter la présence des pyramides qui incarneront, dix ans plus tard, leur fameuse scénographie live.

Le duo Motorbass (ensuite renommé Cassius) présente son album Pansoul et un autre duo, Air, cartonne avec Modular Mix. Tous se connaissent depuis plusieurs années. Zdar et de Crécy ont sorti ensemble leur premier morceau en 1991, quand Alex Gopher composait déjà de la musique avec les deux membres d’Air à la fin des années 80. La filière parisienne se découvre et sort de l’ombre, jusqu’à ce que Jockey Slut décide d’exposer les Daft (à visage découvert) dès le printemps 96 en couverture.
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L’art de l’anonymat
Cette soudaine médiatisation des Daft Punk dans la presse anglaise ne les perturbe pas, mais elle va déclencher en eux une idée de génie : avancer masqués. Les deux amis décident en effet de ne pas mettre toute leur énergie dans ce projet commun ; ils comptent bien contribuer de plein d’autres manières à cette scène bouillonnante en créant chacun leur propre label : Crydamoure pour Guy-Manuel, accompagné d’Éric Chédeville, et Roulé pour Thomas.

Au cœur de l’action, les deux producteurs sont sur tous les fronts. Ils développent alors Daft Punk tout en s’investissant au quotidien pour leurs labels respectifs, chaque jour en studio en train de composer avec d’autres artistes et, surtout, en train d’organiser des fêtes privées dans le tout-Paris. Au moment de sa première tournée française, la popularité du duo est encore très limitée. Idem à l’étranger : quand les Daft goûtent pour la première fois à Ibiza, ils ont du mal à attirer les foules. Leur première apparition au Privilege, à Ibiza, contraint même les promoteurs à reconfigurer le « plus grand club du monde » pour dissimuler la faible quantité de clubbers présents.
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Pourtant, les Daft pouvaient compter sur les meilleurs promoteurs de l’île. « Avec Cathy, on a distribué les flyers sur toutes les plages pour attirer le plus de monde possible », aime se souvenir David Guetta, qui a connu le duo à Paris en tant que directeur artistique du Queen, notamment via la soirée hebdomadaire mise en place avec FG. « On était fiers de voir débarquer les Daft à Ibiza, mais on sentait bien que peu de monde les connaissait encore, mis à part les clubbers anglais. Il a donc fallu que le boss du Privilege réduise la capacité de la grande salle pour combler le vide. »
Discovery : la révolution pop
En parallèle, les artistes « électro » français commencent à être considérés comme de la pop plutôt que de la techno. En 1998, l’immense succès de « Music Sounds Better With You » de Stardust, porté par Thomas Bangalter et Benjamin Diamond, sera la preuve ultime que les artistes « French Touch » ont un potentiel commercial évident, et ce à l’échelle internationale. Pourtant, le procédé de fabrication reste encore artisanal, la musique n’étant pas encore totalement assistée par ordinateur.
Les Daft Punk vont enfoncer le clou avec Discovery, enregistré dans la chambre de Thomas. Après la couleur encore relativement underground d’Homework, ce deuxième opus sorti en 2001 va faire basculer les Daft dans une ère nettement plus grand public. Il suffit d’écouter « One More Time » pour comprendre qu’on n’est plus du tout dans une approche « brute » et « techno ». La structure est construite pour capter l’attention dès les premières notes, le format se veut court et, surtout, l’univers visuel qui accompagne ce nouveau disque va définitivement couronner le succès des Daft. En faisant appel au créateur d’Albator, le duo met en scène dans ses clips des personnages de manga qui vont parler à toutes les générations.
L’ère des robots
Il n’y a alors plus rien d’underground ni de confidentiel, le duo avance désormais à la vitesse de la lumière, accompagné par une major (EMI, à l’époque). Boosté par les retombées incroyables de leur album et des visuels, le duo s’affiche désormais dans toute la presse en tant que deux robots, avec une première séance photos organisée au Japon. Le mythe des Daft Punk est en marche et les mène à devenir l’un des duos les plus connus de la planète musicale.
Pour autant, Thomas et Guy-Manuel font le choix de ne pas « profiter » du star-system qui se met alors en place dans le petit monde des DJs et des musiques électroniques. Ils s’éloignent même des clubs, comme l’expliquait Guy-Manuel en 2003 lors d’une interview au magazine Only For DJ’s : « On ne mixe plus en France car on a trop de problèmes avec notre image. Les clubs et les promoteurs ne peuvent pas s’empêcher d’associer mon nom et Crydamoure à Daft Punk. Du coup, on se retrouve souvent avec des flyers « Daft Punk Party » ou des affiches avec des têtes de robots. C’est gênant et décourageant. »
Disney, Coachella, Grammys… Le rêve américain
Quelque peu frustrés et agacés par la manière dont la scène électronique « club » évolue, les deux membres du duo s’en éloignent davantage en 2005 à travers leur troisième album, Human After All. Les Daft prennent tout le monde de court avec la couleur subitement plus rock de leurs titres, à l’image de « Robot Rock ». « Television Rules the Nation » et « Technologic » confirment toutefois leur amour pour les boucles et l’électronique, avec ce travail de sound-design qui leur est propre.
Un an plus tard, en 2006, c’est leur prestation sur la scène du festival Coachella qui va faire le buzz. Malgré la forte demande, les apparitions du duo en concert étaient plutôt rares, ce qui a aussi contribué à glorifier chacune de leurs prestations. Pour ce show à Coachella, le duo a concocté avec son manager de l’époque, Pedro Winter (alias Busy P), une mise en scène encore jamais vue. Une pyramide futuriste est ainsi installée sur scène ; elle assure au duo français des retombées médiatiques exceptionnelles aux quatre coins du globe.
La même année, alors installés aux États-Unis, les deux robots accomplissent aussi l’un de leurs rêves : composer la musique originale du film TRON: Legacy, produit par les studios Disney. Le duo est alors au sommet de son art et de sa popularité. Ils jouent à merveille de leur anonymat et de l’ambivalence hommes-robots pour pouvoir mener d’autres projets studio totalement différents. Ils commencent alors à développer plusieurs casquettes en tant que producteurs au service d’autres artistes, mais l’engouement autour de leur projet Daft Punk est tel qu’ils sont obligés de repartir en tournée. C’est ainsi que naît Alive 2007, leur formidable tournée live organisée en 2007, avec plusieurs dates mémorables dans leur pays natal, dont une au sein d’un Bercy rempli à ras bord.
L’héritage éternel : une réussite « Human After All »
En l’espace de vingt ans, les Daft ont ainsi pu voir à quel point leur parcours est exceptionnel. Des « teufs » organisées entre potes aux concerts spectaculaires devant 20 000 personnes ; de la rave à la techno ; du sample volé à la B.O. pour Disney ; du duo discret aux robots mythiques. Une succession de contrastes et de paradoxes, une réussite folle que personne n’avait prédite. Une construction artisanale, avec une vision et un savoir-faire qui ont longtemps relevé de l’autoproduction. En ce sens, les Daft avaient en eux cette fibre artistique totalement panoramique, de l’enregistrement à la mise en scène. Une capacité à se transcender pour quitter le monde réel et toucher à l’imaginaire.
C’est ainsi que les Daft sont entrés dans l’inconscient collectif, en cultivant la rareté à l’heure même où les réseaux sociaux pointaient le bout de leur nez. Après le buzz de leur tournée Alive et l’album qui l’a inscrite à jamais dans les mémoires, les Daft ont laissé leurs fans parler d’eux à leur place. Ils ont su provoquer l’excitation avec un petit rien, ils ont eu le sens des affaires et ont saisi les opportunités pour que leur catalogue fructifie de la plus belle des manières. Quand Kanye West reprend leur titre « Harder, Better, Faster, Stronger », les Daft se frottent les mains, car leur discographie s’étend alors à un nouveau public sans qu’ils n’aient rien eu à faire.
L’apogée RAM
Ils vont alors profiter de ce buzz permanent pour vivre leur vie et enchaîner les productions studio au service d’autres artistes. Un long silence de plusieurs années, qu’ils décident de rompre au cours de l’année 2012 en annonçant l’arrivée d’un nouvel album, Random Access Memories. C’est finalement cet album, sur lequel ils convient des légendes vivantes comme Nile Rodgers et Giorgio Moroder tout comme des stars de la pop US comme Pharrell Williams, qui viendra couronner une bonne fois pour toutes leur incroyable aventure musicale.
Récompensés aux Grammy Awards, les Daft Punk restent fidèles à leur image de robots et ne prononcent pas le moindre mot. Ils s’inscrivent définitivement en marge de l’industrie musicale, comme ils l’étaient finalement à leurs débuts au milieu des années 90. Malgré leur célébrité, leur richesse et la mythologie qu’ils ont su cultiver, les Daft ont su rester fidèles à leurs valeurs initiales, tout en préservant leurs vieilles amitiés. En ce sens, Thomas et Guy-Manuel ont, tout au long de leur carrière, démontré qu’ils étaient parfaitement « human after all ».
Par Nicolas Gal et Ludovic Rambaud












