Violences sexistes et sexuelles : l’étude ‘Briser le cercle’ d’Au-delà du club presse la nuit d’agir. Bambi et sa+ga nous donnent des pistes pour rendre la scène plus safe.
En mai dernier, le collectif artistique et militant Au-delà du club dévoilait lors des Nuits Sonores les résultats de son étude ‘Briser le Cercle’. Sur près de 50 pages, celle-ci met en lumière les mécanismes de violences sexistes, sexuelles et discriminatoires (VSSD) qui touchent les professionnel.les du monde de la nuit. S’appuyant sur des dizaines de récits récoltés lors de cercles de parole mis en place par l’association Réinventer la Nuit, commanditaire de l’étude, celle-ci nous pousse à nous interroger sur les conditions qui permettent de telles violences et invite toute l’industrie à passer à l’action, proposant pour cela de nombreuses pistes concrètes.
Alors que la commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité vient elle aussi de rendre un rapport accablant, le secteur culturel dans son ensemble ne peut plus se cacher derrière son ignorance.
Sarah Gamrani et Célia Texier — connues sous leur nom d’artistes sa+ga et Bambi —, membres d’Au-delà du Club, reviennent pour nous sur les principaux enseignements de leurs travaux.
Sur près d’une cinquantaine de pages, l’étude ‘Briser le cercle’ fait un état des lieux de l’ampleur des violences qui touchent les personnes minorisées au sein du monde de la nuit. Qu’est-ce qui vous a le plus marquées lors de votre travail sur le sujet ?
Célia Texier : Cette étude nous a permis de faire plusieurs constats marquants, à commencer par le fait que ces violence s’inscrivent dans un continuum. Elles surviennent de façon diffuse et omniprésente, traversant l’ensemble des espaces et des temporalités de travail, au contact de tous les corps de métier du secteur, et nous permettent de comprendre que l’ensemble de l’écosystème nocturne est concerné. L’autre conclusion majeure concerne l’une des spécificités de ce milieu où relations amicales et professionnelles se mélangent dans le cadre du travail. Cette porosité entre sphères professionnelle et intime banalise et favorise un climat permissif de certains types de violences, tout en décourageant les personnes cibles à dénoncer et prendre la parole.
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Sarah Gamrani : Au fil des cercles de parole et de l’étude, nous avons aussi été marquées par l’impact de ces violences sur les artistes et professionnel.les, tant au niveau psychologique que sur les carrières. Nous n’avions pas eu accès à ces informations dans d’autres études ou d’autres ressources, donc grâce aux témoignages des participant.e.s aux cercles, nous avons pu entrer dans un niveau de lecture intime, au plus près des expériences vécues par les personnes concernées et des conséquences postérieures à un épisode violent. Cela peut aller jusqu’à l’arrêt de carrière, un changement de ville ou une exclusion définitive de certains réseaux professionnels par exemple. Cela peut être très précarisant dans un milieu professionnel où les opportunités se font principalement grâce au bouche à oreille, à la cooptation et aux relations informelles.
Célia : Quand on traite des sujets de violences, on s’imagine souvent que cela concerne principalement les violences physiques et/ou sexuelles. Grâce aux témoignages en cercles, nous avons pu constater que la majorité des violences subies au quotidien sont des violences verbales et/ou symboliques, qui sont plus latentes et subtiles, comme par exemple l’étonnement face aux compétences et à la qualité d’une artiste DJ au prisme de son genre, ou des remarques sexualisantes sur l’apparence, la tenue ou l’attitude de l’artiste, parmi tant d’autres qu’on aborde dans l’étude.
En plus des violences sexistes et sexuelles qui touchent la société dans son ensemble, l’industrie culturelle, et en particulier du monde de la nuit, comporte des spécificités qui sont autant de facteurs aggravant les risques. Cela implique-t-il de devoir lutter contre ces violences avec des outils et des processus spécifiques ?
Célia : L’étude a permis de visibiliser certains facteurs aggravants à l’écosystème nocturne parmi lesquels la forte exposition et le manque de sensibilisation à la consommation d’alcool et aux prises de différentes substances psychoactives, l’isolement structurel des artistes sexisées (dans les équipes, les programmations, lors des trajets…), la fréquence des événements et les multiplications des lieux de travail… Il existe également une double précarité structurelle liée à nos métiers : d’une part, il y a la précarité inhérente au statut même de l’intermittence ou des contrats courts des artistes et professionnel·les du secteur, et d’autre part, la précarité économique qui en découle pèse directement sur la capacité des personnes à poser des limites ou à dénoncer les violences et discriminations qu’elles subissent.
Toutes les personnes venues aux cercles identifiaient certains schémas pour la première fois par l’écoute, car il n’existe pas d’espaces dédiés similaires pour évoquer ces problématiques. Il existe une cellule psychologique proposée par Audiens (voir aussi notre dossier sur les troubles auditifs) pour accueillir la parole et proposer un accompagnement, mais elle est encore trop méconnue et manque de moyens pour accroître sa visibilité et prendre en charge plus de cas.
Ces dernières années, il semble pourtant que de plus en plus de structures au sein de l’industrie du clubbing aient pris au sérieux la problématique des violences sexistes et sexuelles, et formé en conséquence leurs équipes à ces questions. Où se situe la marge de progression pour parvenir à une réponse à la hauteur des enjeux ?
Sarah : Il y a eu un travail énorme de la part des associations de terrain militantes à l’échelle locale (Consentis, Les Catherinettes, La Petite, Safer...) qui ont effectué un travail pédagogique autour du consentement et des violences sexistes et sexuelles appliqué au milieu festif. Ces associations ont formé des centaines de lieux et d’équipes depuis leurs créations.
En tant que public et en tant qu’artiste, il y a eu un tournant, qui s’est opéré en parallèle d’un tournant sociétal post #MeToo. Ce sont les mêmes enjeux et les mêmes valeurs qui sont portées. Malgré cela, on constate que ces changements s’opèrent trop lentement. L’initiative Réinventer la Nuit s’est mise en place suite au harcèlement subi par l’artiste Paloma Colombe lors d’une date, et c’était il y a moins de deux ans. Cela veut dire que ça arrive encore, et sa parole a d’ailleurs résonné auprès d’énormément d’artistes minorisées qui ont vécu et vivent encore la même chose sans pouvoir toujours en parler.
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Les violences continuent d’arriver à plus d’endroits qu’on ne le croit. Nous considérons que la formation est une action qui devrait être obligatoire et systématique dans les lieux qui accueillent du public et dans les équipes qui composent l’écosystème nocturne. À Paris par exemple, ce sont principalement les clubs localisés au nord de ville qui ont suivi ces formations, quand les autres, dans leur grande majorité, n’ont même pas ces enjeux en tête. Il reste énormément de travail à faire et des moyens supplémentaires ont besoin d’être mis en place. On remarque très souvent que les lieux sont formés, mais ne savent pas quoi faire après, comment appliquer des protocoles de prévention ou comment prendre en charge les violences dans leurs pratiques quotidiennes.
Une des pistes d’actions concrètes que l’on propose dans l’étude, et qui fait d’ailleurs aussi partie des recommandations du rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale, est la création de postes « référent·e VSSD » rémunérés et internes aux équipes. Cela ne peut pas être l’unique charge mentale de bénévoles ou de personnes dont le poste ne rémunère pas ce travail. Surtout, cela ne peut plus être en réaction à des violences subies, mais plutôt prendre la forme de protocoles de prévention en amont. Pour ça, il faut qu’il y ait les moyens de le faire.
Quelles recommandations donnez-vous aux professionnel.le.s qui souhaitent s’impliquer sur ces questions mais ne savent pas par où commencer ni vers qui se tourner ?
Célia : L’étude vise à passer d’un constat à des pistes concrètes. A la fin de chaque cercle de parole, on a demandé aux participant.e.s de quoi iels auraient besoin pour se sentir mieux dans leur environnement professionnel. Cela nous a permis d’identifier des pistes d’actions. Dans un premier temps, il est indispensable de passer par la formation auprès d’organismes comme Consentis (Paris), Les Catherinettes (Nantes), ou La Petite (Toulouse), en fonction de ce qui existe à l’échelle locale. Ensuite, il faudrait collectivement adopter une posture de soin et d’écoute inconditionnelle aux personnes cibles et victimes de violences. Cela passe par se former à l’accueil de témoignages mais aussi créer ensemble une culture professionnelle où les personnes cibles se sentent confortables de témoigner, et surtout se sentent crues.
Sarah : Concernant la formation, il y a un réel enjeu à former les équipes de sécurité qui accueillent des publics dans les lieux festifs nocturnes, et ajouter un module « VHSS » à leur formation actuelle qui n’en contient pas. Les nouveaux enjeux qui ont émergé depuis ces dernières années n’ont jamais fait l’objet de formation auprès de ces postes qui sont pourtant clés pour un accueil bienveillant, inclusif et le plus adapté possible à la diversité des publics qui fréquentent les lieux des musiques électroniques et actuelles.
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Réinventer la Nuit a mis en place des outils spécifiques à nos métiers, téléchargeables gratuitement, avec la volonté de les standardiser dans tout l’écosystème nocturne. Par exemple, on a travaillé sur une version « safer » du rider technique, qui est le document contenant les besoins techniques et spécifiques des artistes et qui passent entre la plupart des mains des professionnel·les travaillant sur un événement. Cette version intègre des éléments relatifs à la prévention et la formation aux VHSS et pose les « standards » pour assurer un accueil respectueux et bienveillant des artistes.
On propose aussi un protocole d’accueil qui agit comme une forme de protection supplémentaire de l’artiste en cas de harcèlement, violences ou autres problèmes pendant la performance ou sur son lieu de travail. Nous sommes nombreuses à les avoir transmis à nos agents, qui par ricochet s’en servent avec d’autres artistes et ainsi de suite. On pense que cela peut être un premier pas vers un changement collectif des scènes des musiques électroniques et actuelles.
Célia : On a aussi envie d’interpeller les personnes au sein des structures clés, celles qui ont le plus de moyens et ont dépolitisé nos scènes. On ne veut pas que ce soient toujours les mêmes personnes qui fassent ce travail de soin et de soutien. Ces enjeux doivent être adressés collectivement. Nous sommes tous et toutes concernées.
Cet article a été initialement publié à l’été 2025 dans le numéro #45 de DJ Mag.












